samedi 10 mai 2008

Les désespérances d'une refondation mauvaise (4)

L’épineuse question de la diaspora

Des cadres brillants, comme je te le dis, Denis. Mais, aucune intention de retourner au pays ne les habite. Et je t'avoue que j'ai partagé et même, encouragé leurs positions sur cette question : qu'est-ce que la Côte d'Ivoire d'aujourd'hui, la Côte d’Ivoire de Gbagbo et des prédateurs de nos richesses, cette Côte d'Ivoire des crimes, du culte du sang, de la médiocrité, de la saleté, de l'insécurité, de l'indiscipline, cette Côte d’Ivoire des charlatans déguisées en pasteurs, cette Côte d’Ivoire du vacarme et de la fainéantise, ce pays du vagabondage politique et de la déchéance éthique, a à offrir à des cadres compétents, aux formations achevées, instruits et éduqués à une haute culture du travail, de l'effort, du rendement, de la performance et de la compétitivité ? Encore rien. Rien d'autres que d'ennuyeux reportages ‘‘présidentiels’’ télévisés, des articles insipides de journaux animés par des griots au langage vacillant et malhabile. Rien d’autres que des grognements tympanisants appelés ‘‘zouglou’’, ‘‘coupé décalé’’, ‘‘danse de la grippe aviaire’’, ‘‘danse du cochon’’, ‘‘danse du cafard’’, ‘‘danse de...’’ N'importe quoi ! Inouï ! Bref : rien qu'une « Société absurde », comme en dit l'essayiste et ami, Ernest Kakou Tigori...

Au contraire de la diaspora asiatique, cette diaspora ivoirienne ne constitue pas, cependant, une force, à San Francisco. Elle ne pèse d’aucun poids sur les décisions des gouvernants, parce qu’elle est faible, économiquement. Ses membres sont, individuellement, des gens hors des besoins primaires, certes ; mais, il manque à toute l’organisation, ce qui fait la force de la diaspora asiatique : la solidarité agissante, autour d’un idéal : être forts, pour vaincre. J’ai visité Chinatown. Impressionnant ! A San Francisco, comme à Los Angeles, et à Paris, le constat reste le même. Triste, désolant : en moins de temps de présence en Occident que les Africains, les Asiatiques se sont bâtis de véritables puissances financières, un lobbying, une représentativité politique et symbolique. Aujourd’hui, à Paris, ce sont les Chinois qui détiennent le monopole de la vente des produits africains aux consommateurs ; ce sont eux qui maîtrisent le circuit d’écoulement de ces produits. Des produits africains. Où sont les Africains ? Où sont les Ivoiriens ? Quand aurons-nous nos ‘‘ African town’’ ou nos ‘‘Ivoire town’’, en Europe ?...

Denis, ces cadres ne retourneront pas au pays ; du moins, pas dans les conditions actuelles. Du coup, se trouve posée, la tragique question de l’utilisation du matériel humain — le capital le plus fondamental dans le développement d’un peuple. Hier, sous le règne du patriarche que ma génération (elle est aujourd’hui au pouvoir) avait contesté, nous avions, tout de même, réussi, sinon à construire un grand pays, du moins, poser les bases de notre développement grâce à une programmation intelligente et visionnaire du capital humain. Oui, le « Miracle ivoirien » n’a été possible que parce que, de tous les pays de la sous région, la Côte d’Ivoire était le seul qui avait gardé sur place ses cadres, ses technocrates. Le matériel humain était bon, compétent et performant. Ceux que les gouvernants avaient envoyés au-delà les mers pour chercher le savoir, sont rentrés au pays pour y investir leurs savoirs.

Cela fut ainsi, parce que l’homme qui nous dirigeait, avait compris que le premier investissement à faire, pour développer un pays, c’est l’investissement cérébral, pour constituer un bon CAPITAL INTELLIGENCE. Le café et le cacao n’étaient, en fait, que des moyens ponctuels, pour régler des problèmes immédiats. On comprend donc pourquoi Félix Houphouët-Boigny avait tant investi dans la création de Centres de recherches scientifiques, dans le domaine de l’Agriculture. Les succès de notre pays dans la recherche sur le palmier à huile sont là, pour confirmer notre thèse. Et même si « Le succès de ce pays repose (ait) sur l’agriculture » — c’était un spot publicitaire célèbre de l’époque —, Houphouët avait compris que cette agriculture ne pouvait être performante que soutenue par la recherche scientifique. L’importation (malheureusement massive) de la main d’œuvre étrangère, a hypothéqué ou retardé les chances de mécanisation de notre agriculture. Mais l’intention et les bases de cette mécanisation étaient, au moins, là…

Aujourd’hui, il ne reste rien de tout cela que le bradage de notre richesse cacaoyère et caféière à des prédateurs du milieu agricole, et à des razzieurs appelés abusivement « rebelles », qui vendent ces richesses à des pays receleurs, qui n’en produisent pas. Et ce sont ceux-là, aujourd’hui, qui dirigent la Côte d’Ivoire, se baladent tranquillement à Abidjan, dans des cortèges de cylindrées et de blindés, acquis au prix de la sueur d’honnêtes travailleurs ! Sirènes d’enfer, cortèges noirs, vestes et cravates ! Je vous salue, roitelets nègres ! Je salue vos crimes nocturnes, vos médiocrités, vos ignorances bien rémunérées !…

Les désespérances d'une refondation mauvaise (5)

Quelle solution ?

Que proposer à notre diaspora ? Notre culture de l’improductivité ? Notre amour anormal du désordre, du vacarme, de l’insalubrité ? Notre passion des transes mystiques ? Elle (cette diaspora) nous dit, ferme : « Non, je refuse ! » Qu’a-t-elle, en retour, à nous proposer ? Une culture du travail et du rendement. Un refus ferme de la facilité et des nègreries humiliantes qui caractérisent tant nos pays. Parce que la vision du monde qu’ils ont acquise et conservée dans les pays développés, les automatismes et bons réflexes sociaux qu’ils ont intériorisés, ne les autorisent plus à s’accommoder de nos absurdités, et à les accepter.

Aucun pays ne peut se permettre d’ignorer sa diaspora. Ce ne sont pas les Juifs de Tel Avive, qui construisent Israël ; ce sont les juifs de la diaspora. Parce qu’Israël et ses dirigeants leur donnent des raisons de procéder ainsi. Les élites africaines qui retournent aux sources, finissent, presque toutes, par se perdre dans de viles compromissions ou par sombrer dans le désespoir, face aux indigences de roitelets loufoques (nos pseudos chefs d’Etat aux budgets de souveraineté faramineux — pendant ce temps, leurs peuples sont pauvres) aux discours médiocres, stupéfiants d’insuffisance, et sans aucune intention futuriste…

L’Afrique est pauvre, nous chante-on. Et la Côte d’Ivoire, comme de nombreux pays africains, ne se prive pas de continuer sa politique rachitique de mendicité auprès de l’Europe, sans même songer, un seul instant, à chercher à poser, lucidement et intelligemment, la problématique de la Production et du Rendement. Et des fonctionnaires de ce pays sont riches ! Ils ont acquis, subitement, fortune et respectabilité, au bout de la pratique du dol impuni…

Récemment, à l’occasion de l’arrivée du corps de mon ami Bernard Ahua (décédé en France), j’ai, à l’instar de tous ceux qui attendaient, comme moi, à l’aéroport, observé une scène révoltante : le directeur du Port autonome d’Abidjan venait d’arriver d’un voyage à l’étranger. Ses subalternes sont allés le chercher. Le cortège qui l’accompagnait comprenait douze cylindrées (j’ai bien compté) et d’autres véhicules remplis de gardes de corps en armes. Cet homme n’est pas un industriel, ni une personnalité de l’Etat. Il ne produit ni richesse matérielle, ni richesse cérébrale. En tout cas, il n’est pas une référence en matière d’intelligence théorique, en Côte d’Ivoire. De fortes présomptions ont pesé sur lui dans l’affaire des déchets toxiques. Et, comble de l’indécence, il continue de vivre comme un pacha, au détriment de la masse productive ! Et c’est cela, l’Afrique. C’est cela, la Côte d’Ivoire de Gbagbo...

L’Europe, qui a pourtant suffisamment produit, est toujours à la recherche de cerveaux, pour enrichir, davantage, son « capital intelligence ». Nicolas Sarkozy peut ainsi décréter « L’Immigration choisie ». Et les Africains hurlent à l’injustice. D’aucuns parlent même de racisme. Que non ! L’immigration choisie consiste, en réalité, à appâter les Intelligences productives des autres peuples, au bénéfice de la France. Et M. Sarkozy a raison. Et tant pis, si Wade n’a pu rien comprendre à cette décision sensée ! L’Afrique et la Côte d’Ivoire de Gbagbo, ne tirent aucune leçon de cette attitude de l’Europe.

Plus que jamais, nos pays ont besoin de leurs cerveaux. Mais ceux-ci se trouvent en Europe. Et cela, quels que soient leurs domaines de compétences : si la Côte d’Ivoire et l’Afrique ont révélé Laurent Pokou, c’est la France qui a permis à ce génie rare du football, de vivre un tant soit peu de son talent. On peut payer Henri Michel à plus de 30 millions de F par mois, quand, pour le même travail, on ne donnera jamais le dixième de ce salaire à Yéo Martial, ni à Pokou ou à Kallet. Didier Drogba n’est pas un produit de l’Afrique, moins encore de la Côte d’Ivoire ; c’est l’Europe qui l’a fait. Il serait resté en Côte d’Ivoire, qu’il croupirait aujourd’hui, quelque part, dans une ‘‘deux pièces’’ désolées, à Yopougon, avec de vilains cors aux pieds, et des boutons indignes et insolents sur les fesses !...

Hier, les Blancs, avec la complicité de monarques nègres en déficit d’humanisme, avaient contraint nos bras valides à traverser les mers, pour produire les richesses de l’Occident. Le sang et la force musculaire des Noirs ont constitué, indiscutablement, les fondations énergétiques de la richesse capitaliste. Aujourd’hui, c’est avec la même complicité de nos élites dirigeantes en déficit de vision et de projection historique, que notre capital humain traverse les mers, pour se rendre (contre le gré des Blancs, cette fois-ci) en Europe, afin de trouver des moyens d’épanouissement, et la possibilité de vivre le rêve élémentaire d’exister. Par-delà le temps, la tragique problématique reste la même : l’Afrique cède son capital humain à l’Occident. Qui construira donc ce continent ? Adolescents, trentenaires, quadragénaires et mêmes cinquantenaires compétents et brillants, tous, décident d’aller et de rester en Occident. Parce que l’Afrique des présidents rigolos et improductifs, l’Afrique des dirigeants affameurs et assassins de leurs peuples, n’a rien à leur offrir, malgré leurs expertises, leurs génies.

Oui, rentrer au pays, serait, pour nos élites de la diaspora actuelle, un suicide. Et la peur du chômage, la peur de vivre sans idéal, sans perspective, les habite. Et ils ont raison…

Je viens d'apprendre le cas tragique d'un des nôtres de la diaspora (je tais volontairement son nom) qui a ‘‘pété les plombs’’, récemment, après un séjour de... trois semaines, en Côte d'Ivoire : le vacarme, la saleté, la télé de Gbagbo, la politique, la fainéantise, l'anarchie, les rues barrées par les flics, l'inertie du peuple et des intellectuels, l’improductivité, etc., tout cela a fini par le rendre fou. Et nous finirons, sans doute, pour la plupart d'entre nous, fous, dans ce pays insolite, si nous n'y prenons garde, Denis. Ce pays est, désormais, un immense asile d'aliénés qui s'ignorent. Un pays de « gens anormalement normaux » — pour employer ces mots du célèbre psychanalyste C.G. Jung. Une société réellement absurde. Et je me demande bien, comment nous faisons pour y sur-vivre !!!

Non, il ne s’agit même plus d’une fuite des cerveaux, Denis. Il s’agit d’une échappatoire, d’une tentative tragique de fuir l’enfer que constituent nos pays que nous avons livrés aux mains de dirigeants nocifs et désespérants. Et, pour ce qui est de la Côte d’Ivoire, la Refondation me paraît l’expression achevée de cette faillite des gouvernances nègres…

Comment tout cela finira-t-il, un jour ? J’ai peur de le dire. Un seul mot est sorti de ma plume : ce sera EFFROYABLE, le jour où nos populations, nos jeunesses surtout, fatiguées de ces règnes brouillons et décevants, las des mensonges et de tous ces actes de prévarication impunis, envahiront les rues, occuperont les pavés de nos villes et, la colère sous la langue, incendieront nos cités de clameurs rouges, sauvages et désespérées !

Il nous faut éviter cette solution désespérée, Denis. Il nous la faut conjurer. Et c’est pourquoi, nous devons continuer le combat de Venance Konan, le combat de Sylvestre Konin (qui s’est, enfin, réveillé) ; le combat de Jeannot Ahoussou Kouadio, le combat de notre cadette Christiane Djahuié, le combat du jeune Assalé, du député Alomo, le combat de Mme Faust Didi et de Guy-Charles Wayoro ; enfin, le combat de ces milliers d’Ivoiriens anonymes

(ménagères, enseignants honnêtes, médecins, etc.), que ton journal incarne. Surtout, ne baissez pas les bras, malgré les menaces des criminels. Ne cédez pas à l’intimidation. Nous gagnerons ce combat. Parce qu’il est juste et bon.

Porte-toi bien, cher ami. Et recevez tous mes encouragements pour le travail que vous faites, chaque jour, pour instruire les Ivoiriens, en démasquant les tares de ce régime qu’il nous faut, absolument, chasser du pouvoir. Pour notre survie !

Bientôt parmi vous, pour continuer la lutte...

dimanche 20 avril 2008

Césaire, la fôhoun!

C’est le matin d’hier que le poète est parti. Non pas ce « petit matin » qui ouvre, rythme et cadence « Le cahier d’un retour au pays natal » — le point culminant de la poésie universelle, mais le matin banal du temps des hommes. Et voici qu’on le conte déjà au passé, lui le maître des grandes orgues ; lui qui, plus que tous les fils élus de la Parole, avait tant su nous dire le nommo et le muntu de sa langue de feu – le secret de son gosier de créateur ! Moins de cinq minutes après la déclaration officielle de son décès par le médecin, le premier texte était déjà sur le Net. C’est que la disparition (prévisible) de l’homme, était un événement mondial ; en tant que tel, il avait mis en alerte toutes les rédactions du monde. Exactement comme il y a quelques années, celle du Pape…

Il n’était plus du commun des mortels ; son nom et son œuvre étaient aux envergures du monumental ; et cela était juste car Césaire était le plus authentique d’entre les poètes du vingtième siècle, celui qui avait le plus compris que la poésie, la vraie, naît de la démesure du discours. Il disait d’ailleurs que « La connaissance poétique est celle où l’homme éclabousse l’objet de toutes ces richesse mobilisées ».

Pour le monde noir, pour les écrivains du monde entier, la disparition de cet homme sera (elle l’est même déjà) une date historique, un majestueux point d’orgue à observer, en hommage à celui-là qui, de toutes les consciences politiques et intellectuelles de sa génération et de son temps, était celui qui avait le plus mobilisé de l’énergie pour la défense des opprimés, et exprimé sa passion pour sa race — la race noire…

Aimé Césaire est mort à 94 ans ! Près d’un siècle de vie consacre donc son parcours terrestre. C’est un privilège des Dieux. Et les négro africains ont raison de ne pas pleurer les patriarches : à cet âge-là, on ne meurt plus, à vrai dire ; on se repose. Car comme disent les chrétiens : « L’œuvre est terminée /Du grand repos, l’heure a enfin sonné »…

Merci, grand maître, de nous avoir appris, passant dessus la Martinique et toutes ces « Antilles qui ont faim, ces Antilles dynamitées d’alcool et crevées de petites véroles » (‘‘Le Cahier…’)’, le chemin initiatique qui mène au verbe fécondateur, au verbe beau, fort et juste. Et nous continuerons d’interroger les signes qui parsèment cet énigmatique « petit matin », et nous redirons le rêve de Christophe face au défi de « l’industrie de la pierre » et à cette incompréhensible indolence de la race Noire alors que « l’ocelot est aux aguets » ; et nous continuerons de nous identifier au laminaire, jusqu’à ce qu’il y ait de nouvelles saisons au Congo. Car, « il n’est pas vrai que l’œuvre de l’homme est terminée »… « et nous savons qu’il y a place pour tous… » sous le vaste préau de ce monde que nous pouvons, nous aussi, discipliner à la force de nos volontés déchaînées.

Aimé Césaire est décédé. Vive le poète ! Et que se prolonge la fête du mot magique qu’il avait si bien ouverte !

**

Note :
1 / La fôhoun (en baoulé). Dors en paix !

lundi 14 avril 2008

L'agression policière contre Laurent Pokou (1)

La grandeur (encore) humiliée de la Côte d’Ivoire

« Côte d’Ivoire, chapitre sécurité. L’ex-footballeur international Laurent Pokou a été passé à tabac à un barrage de police, la nuit d’hier… ». La mauvaise nouvelle a fait, évidement et très rapidement, le tour de Paris. Emoi au sein de la communauté des Ivoiriens. Coups de fil sur coups de fil. Et puis, et puis, les journaux. Enfin, ce dimanche, l’image de Laurent Pokou à la télévison ivoirienne, le visage tuméfié, méconnaissable. J’avoue avoir versé des larmes pour Pokou ! La première fois que j’avais eu à pleurer pour lui, c’était en 1974, je crois, à l’issue du match poignant et titanesque que l’Asec livra et perdit contre le Hafia football Club de Guinée. Laurent fut merveilleux, ce jour-là ! Trois buts en quinze minutes ! Il livra un dernier match à Abidjan, au cours des années 1980, après son retour de Rennes : un match amical entre les anciens de l’Asec et ceux de l’Africa Sports. Laurent signa, vers la fin du match, un dernier but (il en avait marqué deux ce jour-là) d’une rare beauté, après qu’il eut hérité d’une balle de Valentin Bouazo. Tout le stade s’était levé pour saluer ce but ; et il me fit pleurer (encore), mais de joie, cette fois-ci. Et depuis la fin de l’épopée de Laurent Pokou, je n’ai plus mis pied au stade, parce qu’aucun africain, moins encore un ivoirien, ne peut jouer au football comme lui. Aucun ! Pour ceux de ma génération, il est un moment important de l’histoire de la grandeur et de la respectabilité de la Côte d’Ivoire…

Hier dimanche, j’ai vu son visage méconnaissable à la télévision ; et il essuyait ce visage gentil et bonhomme avec une pochette blanche… comme la pureté de son coeur. Et je devinais, d’ici, les larmes de tristesse qui devaient inonder son cœur lourd d’amertume et de déception. Quoi : avoir fait tant et tant de choses pour ce pays, avoir fait vibrer tant et tant de personnes dans le monde entier, avoir participé à une part importante de la grandeur de ce pays, et se retrouver comme cela, un jour, humilié par un petit policier, un chenapan ! Et j’ai eu aussi pitié pour ce pays, en même temps que j’éprouvais et évaluais, une fois de plus, l’ampleur de l’agonie de ce jardin que fut la Côte d’Ivoire, notre beau pays d’hier. Notre ancienne gloire du football ivoirien et africain, celui que des foules immenses allaient voir et retournaient chez elles, ivres de joie d’avoir vu du spectacle, contente et heureuses d’avoir vu un véritable footballeur jouer au ballon, celui qui a hanté maints stades Afrique et du monde, fait la une de milliers de journaux d’ici et d’ailleurs, celui que l’on appelait « L’homme d’Asmara », « l’Empereur baoulé », « le Duc de Bretagne », etc., c’est celui-là qu’un vulgaire policier (ils ne le sont pas tous), sous ce régime, a frappé, humilié, puis traîné dans les locaux d’un commissariat !!!

On m’a même appelé de Rennes pour avoir confirmation de cette information qui a vraiment bouleversé un nombre incroyable de personnes ! Mais oui, c’est vrai : Laurent Pokou a été frappé par (un ?) des policiers... pour un contrôle routier ! Et cela se passe en Côte d’Ivoire ! Le pays de Pokou. Le plus séduisant, le plus performant des footballeurs africains des années 1970-1980. Ce rare génie du foot (comme on n’en trouve plus) que même encore aujourd’hui, la Bretagne idolâtre1. Oui, c’est celui-là qu’en Côte d’Ivoire, un vulgaire policier vient de frapper, qu’un policier peut frapper…

J’ai écouté Laurent faire le récit du martyre qu’il a subi, et j’ai eu mal. Pas seulement pour Laurent — l’idole du football des gens de ma génération —, mais mal pour ce pays, la Côte d’Ivoire. Le geste de ce policier est en effet empreint d’un symbolisme terrifiant que j’ai personnellement décodé depuis belle lurette ; et je n’ai eu de cesse d’attirer l’attention de mes concitoyens sur ce danger : le mal que représente ce pouvoir mauvais qui a secrété cette police mauvaise, assassine, antirépublicaine : là se trouve la vraie problématique de la Sécurité en Côte d’Ivoire. Le comportement d’une Police nationale envers le citoyen est non seulement indicateur de l’indice de sécurité qui règne dans un pays, mais aussi, révélateur de la nature de la gouvernance qui régit ce pays : une police agressive est toujours le reflet d’un pouvoir agressif et liberticide. Une police voyou est l’application bijective du régime qui le secrète. Il faut donc aller au-delà de ce qui est arrivé à Laurent Pokou pour mieux appréhender l’étendue de la tragédie qui nous menace désormais, dans ce pays.

Le racket policier — car ce qui est arrivé à Laurent Pokou est une des conséquences du racket — n’est pas une invention de la refondation. Il existait sous le régime de M. Bédié ; et maints articles signés de Venance Konan nous avaient alerté de ce danger : des chauffeurs de gbaka ou de taxi tués, des braquages accomplis par des policiers, des tirs sans sommation non justifiés, etc. Il ne peut donc me venir à l’esprit de dire que c’est le pouvoir de Gbagbo qui a crée le racket ; mais c’est indiscutablement le régime de Ggagbo qui le tolère, le justifie, l’encourage même en le perpétuant : les policiers eux-mêmes n’hésitent pas à dire que leurs supérieurs hiérarchiques perçoivent leurs parts du butin du racket ; et le racket est devenu une pratique légale en Côte d’Ivoire, car entendons-nous bien : tout ce qui est admis par l’Exécutif dans un pays de régime présidentialiste, devient légal.

Post-scriptum : Tiburce Koffi est coauteur, avec un Breton du nom de Jean-Yves Augel, d’une biographie en voie d’écriture, sur « Laurent Pokou, le buteur magique », (titre provisoire).

Note:
1/ Un journal breton, publié l’année dernière, lui consacrait encore au moins 4 pages, pour conter aux jeunes bretons, l’épopée de ce footballeur d’un talent hors du commun.

L'agression policière contre Laurent Pokou (2)

La complicité du pouvoir

Qu’est-ce qui autorise des policiers à se servir de pneus (d’ailleurs usagés), de briques, de bois, et de seaux d’eau pour barrer une route, faire descendre de véhicule des conducteurs et des passagers, sous prétexte de contrôles policiers ? Qu’est-ce qui empêche le chef de l’Etat de faire une déclaration officielle, intimant l’ORDRE aux forces de l’ordre, de ne plus poser de telles barrières (sales, désordonnées, antirépublicaines2) sur les routes, sauf en cas d’alerte ? Et sous peine de sanctions (avertissements, blâmes, dégradation et radiation) ? Qu’est-ce qui l’empêche de le faire, sinon la méconnaissance de ses devoirs de chef de l’Etat ? Si M. Gbagbo et ses refondateurs savaient ce qu’était l’Etat, ils sauraient que chaque bavure policière, chaque inconfort que nous crée notre police (dont aucun citoyen ivoirien n’est content), chaque personne tuée par notre police agressive, assassine et friponne, porte les marques de leurs responsabilités de dirigeants et plus encore, celle du chef de l’Etat.

Mais il y a longtemps que M. Gbagbo et ses refondateurs nous ont prouvé que diriger un Etat est une chose trop difficile pour eux. Aidons-les à ne plus faire cette corvée, en accélérant leurs départs du Palais présidentiel et des autres locaux étatiques qu’ils occupent indûment. Relisez « Paroles d’honneur » de Simone Gbagbo. Vous y verrez un hommage qu’elle rend aux Forces de l’ordre de notre pays ! Les refondateurs sont les seuls en Côte d’Ivoire à être satisfaits de nos policiers…

Non, ce qui est arrivé à Laurent Pokou est évidemment grave. De la gravité de ces choses qui vous emmènent à méditer sur le sort de ceux qui devaient être considérés comme des modèles dans ce pays, mais qui sont conspués, humiliés, menacés d’être ‘‘braisés’’ — un de leurs vilains mots. Pokou a même affirmé qu’un des policiers a dit qu’il allait « en finir avec » lui. Et il aurait pu le faire. Tranquillement. Et il serait encore en liberté. Tranquillement. Jean Hélène a été tué. Guy-André Kieffer l’a été. Le policier qui a tué Jean Hélène est en liberté, et j’ai ouï dire qu’il avait eu de la promotion !!!

Il est vrai que l’acte de ce policier n’a pas été prémédité ; mais cet agent de l’Etat ne peut pas affirmer qu’il ne sait pas qui est Laurent Pokou. Ce serait un affreux mensonge : on vient à peine de finir la CAN. Et, comme à toutes CAN, le nom et la photo de Laurent Pokou sont revenus dans les commentaires des journalistes (radio, télés, presse écrite) ; ses exploits ont été cités, des interviews lui ont été faites. Certes, la télé ivoirienne n’a pas jugé utile de nous montrer des images des buts de ce footballeur de légende (les Français en possèdent de lui – mais pas la télévision ivoirienne ; ce serait trop en demander à la RTI de Gbagbo et Soro) ; mais les journaux écrits ont abondamment parlé de Pokou. Or, selon ce que j’ai entendu, ils étaient quatre policiers sur les lieux du crime — Oui, c’est un crime. Et il est inimaginable qu’aucun d’entre eux n’ait pu mesurer la portée de l’acte qu’ils étaient en train de commettre sur cette figure de légende. Ces policiers savaient qui est ce monsieur Laurent Pokou. Mais cette référence ne leur a pas suffi pour s’empêcher de faire subir à cette figure respectable en Côte d’Ivoire, le sort que nous savons. Ces policiers n’auraient pas fait cela à Serge Kassy, ni à DJ Kaloudji, ni à… Wattao ou un des héros loufoques de ladite « galaxie patriotique » — les idoles des cerveaux de demeurés d’une société en pleine perte de valeurs référentielles !

Post-scriptum : Tiburce Koffi est coauteur, avec un Breton du nom de Jean-Yves Augel, d’une biographie en voie d’écriture, sur « Laurent Pokou, le buteur magique », (titre provisoire).

Note:
2/ Ces pneus usagés, ces récipients, ces morceaux de bois, ne peuvent être des moyens administratifs et légaux de travail.